Tristian Tzara, dit Dada !

J’écris ce manifeste pour montrer qu’on peut faire les actions opposées ensemble, dans une seule fraîche respiration ; je suis contre l’action ; pour la continuelle contradiction, pour l’affirmation aussi, je ne suis ni pour ni contre et je n’explique pas car je hais le bon sens.

Dans le monde académique et de la raison positive, cet extrait issu de l’anti-manifeste écrit et lu par Tristan Tzara serait considéré comme un torchon immaculé de contresens. Le « sens »… c’est tout ce que Tristan Tzara rejette, lui, le juif qui, comme près d’un million de ses semblables, s’est vu refuser la citoyenneté roumaine au début du XXe siècle à cause de son statut religieux.

Dans la boucherie de la première guerre mondiale, il se trouve avec d’autres jeunes esprits de son temps à Zurich, en Suisse, où un après-midi de février 1916, il fonde le mouvement dada. En 1918, il est l’auteur de ce manifeste Dada, en rupture totale avec tous les codes esthétique et intellectuel de son temps. Le public visé est le bourgeois, le scandale est le but.

Les mouvements du romantisme, naturalisme et symbolisme du XIXe siècle ont chacun imprimé  à un moment en affirmant s’affranchir d’un temps dépassé, ancien, vieux, obsolète. Victor Hugo enterre les classiques en s’en prenant directement aux institutions qu’ils ont mis en place ; Émile Zola est le chef de file d’une tradition néo-réaliste qui met au goût du jour le protocole expérimental ; le symbolisme souhaite réaffirmer la primauté de l’abstrait et du rêve dans une littérature devenue trop concrète. Tous ont en commun de s’imposer et d’imposer leur nouveauté par le biais d’une technique à s’approprier, d’un message à faire passer!

Pour lancer un manifeste il faut vouloir : A.B.C., foudroyer contre 1, 2, 3, s’énerver et aiguiser les ailes pour conquérir et répandre de petits et de grands a, b, c, signer, crier, jurer, arranger la prose sous une forme d’évidence absolue, irréfutable, prouver son non-plus-ultra et soutenir que la nouveauté ressemble à la vie comme la dernière apparition d’une cocotte prouve l’essentiel de Dieu.

C’est contre ces écoles rigides qui se vantent de proclamer la vérité de la vie que s’élève Tristan Tzara pendant la Guerre. Plus largement, il s’en prend aux acteurs qui ont rendu la Guerre possible. Les chefs de file des mouvements artistiques établissent des règles, de la même façon que les politiciens édictent les lois. Les artistes suivent les règles, les citoyens respectent les lois. Malgré cette soumission aveugle aux autorités supérieures, les hommes ont été réduits à des corps sacrifiés sur l’autel de la barbarie.

Tristan Tzara, en anti-leader affirmé, édicte un anti-manifeste pour que les gens ne s’emparent pas de son idéologie. Il ne veut pas que les lecteurs le suivent, car il veut qu’ils soient eux-mêmes, par eux-mêmes, pour eux-mêmes, qu’ils prennent leurs vies en main, qu’ils n’attendent pas qu’une entité venue d’en-haut affirme une vérité irréfutable, contraire au bon sens humain. Cette même idée de bon sens de toutes choses a, à un moment de l’Histoire, envoyé par millions des hommes à la mort.