Que sera, pour moi, la diplomatie en 2050 ? – Essai

L’historien antique Tite Live narra dans son emblématique Histoire romaine, au sujet de Servius Tullius, la volonté de ce légendaire roi romain d’accroitre sa puissance non seulement par le succès des armes, mais aussi par la pacification de la Ville, soumise au régime des luttes de pouvoirs lors de son accession au trône. C’est ainsi qu’au sixième siècle avant notre ère, le sixième roi de Rome sentit la nécessité de mener une action politique dans la cité à côté des projets militaires conduits à l’étranger. À ses desseins, il noua sous son règne des amitiés publiques et particulières avec les chefs de la ligue latine précédemment vaincus lors de campagnes militaires, et finit par les engager à se joindre au peuple romain. Pour symboliser la nouvelle entente, il offrit aux Latins la construction du temple de Diane, déesse célébrée dans les religions des deux peuples. Ces offrandes se sont érigées au fil des conquêtes comme des instruments politiques indispensables pour nouer des relations avec les opposants d’autrefois.

Au cours du XIXe siècle et l’avènement des États-nations, les usages – parmi lesquels se perpétue le rituel des offrandes – ont évolué grâce à l’institutionnalisation de la fonction diplomatique. Bien qu’elle s’inspire de certaines pratiques du passé, la diplomatie s’adapte continuellement au monde dans lequel elle s’inscrit. Son champ d’application s’est fortement diversifié au cours des dernières décennies qui ont résolument vu évoluer les relations entre États. Ainsi, prétendre que la diplomatie actuelle s’apparente à une gestion des affaires courantes à l’étranger pour le compte d’un gouvernement serait commettre une erreur d’appréciation et ne permettrait pas d’envisager la prochaine mutation de l’institution.

De nos jours, la diplomatie existe sous deux formes, l’une ancienne, l’autre plus récente. D’une part, elle subsiste dans le cadre des relations « bilatérales » entre États par la présence pérenne d’ambassades et de consulats à l’étranger, constituant ses principales activités. D’autre part, elle existe dans le cadre des relations « multilatérales » – plus récentes –, qui apparaissent davantage sur la scène médiatique à l’occasion de missions permanentes au sein d’organisations internationales, telles que l’ONU ou l’UE, respectivement fondées en 1945 et en 1993. Cette seconde date a fait entrer les nations européennes dans une nouvelle dynamique mondiale, dans laquelle les échanges commerciaux se sont multipliés, entrainant un renforcement des relations bilatérales entre pays avec un contrôle des organisations internationales. Dans le cadre de cette double dynamique, la présence des institutions et du personnel diplomatiques s’est accru pour atteindre un chiffre jamais égalé. Cet état de la société, imprégnée par les échanges globalisés, souligne le rôle crucial que la diplomatie occupe dans le monde contemporain.

À cette visibilité institutionnelle s’est jointe au cours des dernières décennies une visibilité médiatique. Ce coup de projecteur sur la diplomatie a mis en lumière certains débats concernant les traités commerciaux (PTCI, CETA, Mercosur), négociés pour certains d’entre eux depuis près de trente ans. Ces débats ont révélé un intérêt croissant des citoyens pour les affaires internationales. Toutefois, lors de démonstrations sur les places publiques et sur les médias d’informations, des approximations sont souvent venues semer la confusion au sein de la population, favorisant l’émergence de discours sommaires de la part de personnes peu qualifiées qui méconnaissent les complexités du terrain des négociations. À l’écoute de ces contenus supposés informationnels, auxquels les auditeurs sont réceptifs, il s’avère que l’action diplomatique reste largement incomprise des citoyens, pour lesquels elle est pourtant censée œuvrer.

Photo : L'express.fr, Manifestatiants anti-CETA
Photo : L’express.fr – Manifestants anti-CETA à Paris, le 16 octobre 2016

En partant de ce constat, la diplomatie a selon moi un rôle à jouer auprès du grand public dans les années à venir par le biais de ses représentants, souvent qualifiés par leurs détracteurs de technocrates reclus dans les institutions, loin des réalités sociétales. Au-delà de la communication et de l’écoute de l’autre lors des négociations, qui resteront les fers de lance de l’institution, le diplomate de demain devra être en mesure de développer une communication destinée à son public national afin de lui expliquer les enjeux de son action. À cette fin, il doit devenir un généraliste capable de produire des contenus pédagogiques permettant de démystifier les fantasmes qui entourent son activité. Il s’agira en quelque sorte d’instruire un programme, la « diplomatie aux citoyens ». Le Ministère des Affaires Étrangers, présent sur le territoire national, devra être à la tête de ce programme conçu pour les citoyens afin d’intégrer davantage ces derniers dans les projets menés au-delà des frontières.

Une enquête statistique, menée par l’Institut français d’opinion publique (Ifop) pour le journal Fakir auprès d’un échantillon représentatif de la population française, révéla en juillet 2019, quelques jours avant la ratification du traité de l’Accord économique et commercial global, dit CETA, que quatre français sur cinq n’étaient pas favorables aux conditions de l’accord. Ce rejet massif doit poser un certain nombre de questions et ne peut demeurer lettre morte.

Dans les pays gouvernés sous l’égide de la démocratie représentative, les citoyens sont en droit de demander des comptes à leurs représentants, parmi lesquels figurent également les diplomates. Bien qu’ils ne soient pas élus à l’issue d’un scrutin, ils sont des serviteurs de l’État au même titre que des ministres en mission.

La diplomatie de 2050 sera une diplomatie qui répondra au monde qu’elle a contribué à mettre sur pieds : un monde qui prône la paix, la justice, mais aussi un monde qui s’est globalisé. La diplomatie devra se rendre audible, créer et se saisir des canaux de diffusion officiels pour contribuer à expliquer sa mission de sorte à diminuer le risque que des individus mal informés répandent des contre-vérités à l’ensemble de la société et nuisent ainsi à l’image de l’institution.

À la manière du roi Servius Tullius dans l’Antiquité romaine, les actions menées à l’étranger par les diplomates doivent bénéficier aux citoyens du peuple qu’ils représentent.

À la diplomatie de ne pas oublier pour qui elle œuvre.