Octobre 2020. Deux colocataires de la commune bourgeoise de Waterloo discutent dans le salon pendant qu’ils regardent le journal télévisé. Le premier, d’habitude timide et réservé, a une révélation à faire au second, davantage prompt à asséner des certitudes.
Second : « Portez un masque ! Respectez les gestes barrières ! Allez vous faire tester ! », tout ce cirque pour nous annoncer un reconfinement 4 mois après la fin du premier. Mais les gens sont irresponsables. Ils en n’ont rien à faire! Et ça applaudit sur les balcons à 20h pendant neuf semaines d’affilés pour ensuite faire n’importe quoi. Bravo le citoyen. Bravo.
Premier : Peut-être qu’ils ont fait attention, mais ça n’a pas été suffisant.
Second : Ils ont fait attention? Tu as vu les Bruxellois, au cimetière d’Ixelles et tous ces coins fréquentés par les étudiants ! Alors l’été, ça allait encore. Les étudiants n’étaient pas en ville. Mais tu les laisses revenir et en moins d’un mois, ils recommencent à s’entasser comme des sardines dans les bars, les uns à côté des autres. On leur a mis dans la tête qu’ils ne tomberaient pas malade, donc c’est cocktails à volonté et happy hour prolongé.
Premier : C’était la joie de se retrouver, de se rasseoir autour d’une table et …
Second : … saturer les hôpitaux ?
Premier : Que veux tu faire maintenant?
Second : Et bien … je ne pense pas que ce soit une solution à long terme, mais l’idée de flageller certains d’entre eux sur la place publique pourrait en dissuader d’autres de répéter ces actes.
Premier : Tu t’entends parler quand tu dis ça?
Second : J’ai bien dit que ce n’était pas une solution à long terme ! Mais qu’est-ce qui te prends à défendre ces inconscients? Il existe des gens qui sont littéralement en train de mourir sur leurs lieux de travail, qui n’ont pas d’autres choix que de se lever tous les matins pour se rendre au boulot en prenant les transports en commun. Et là, ils vont risquer de tomber nez-à-nez sur un malheureux alcoolisé qui est allé faire la fête la veille et ne respecte pas les règles dans les lieux publics ! Comment peux-tu rationnellement défendre ça?
Premier : Je ne défends rien ni personne. Je tente de comprendre un phénomène sur lequel tout le monde semble avoir un avis, mais personne n’offre de solution. Les bars et les restaurants ont pour la plupart respecté la réduction des capacités d’accueil imposées par les réglementations sanitaires. Certes, il en existe qui n’ont pas eu ce comportement responsable, maint…
Second : Top ! Je t’arrête là. Ton incise sur « la plupart » est déjà l’aveu d’une faute commise! Ces lieux auraient dû fermer. Ou encore mieux ! pour toi qui croit au mythe de l’individu moderne responsable, les clients auraient dû refuser de rester dans ces endroits.
Premier (agacé) : Saurais-tu me laisser terminer ne serait-ce qu’une phrase !
Second : … d’où te vient ce ton? Pourquoi tu trembles? Pourquoi tu transpires?
Premier : Je suis allé me faire tester hier.
Second (surpris) : Tu es allé te faire tester? Pourquoi tu ne m’as rien dit?
Premier : Je connais tes positions sur le coronavirus. Je t’ai vu par le passé t’en prendre à tes amis, mais aussi à tes proches qui ne respectaient pas les règles. Tu les critiquais sur un ton accusateur. Tu leur reprochais leurs fréquentations et leurs habitudes. Ton regard sur eux a changé une fois qu’ils t’ont annoncé qu’ils étaient … (pause). Tu refuses toujours de les voir, 5 mois après. C’est comme s’ils n’existaient plus pour toi. J’avais peur de te l’annoncer tant que je n’avais pas les résultats.
Second : … et tu les as? Les résultats?
Premier : Oui.
Second : Et donc …?
Premier : Avant, il faut que tu me promettes que quoique je te dise tu continueras à m’aimer.
Second : Je me garde le droit de décider une fois que tu m’auras dit la vérité, toute la vérité.
Premier : Je suis positif au coronavirus…
Second : (bouche bée et silenceux) … tes parents le savent?
Premier : Pas encore. Je voulais te l’annoncer en premier.
Second : Es-tu sûr que ton test est positif? C’est possible que ce soit un faux!
Premier : Non, j’en suis certain. J’ai les symptômes. C’est pour ça que je tremble et que je transpire. C’est pour ça que je suis allé me faire tester. Mais ces choses, tu ne les vois pas, tu ne les vois plus. Tu es tellement occupé.
Second : Comment s’est arrivé?
Premier : Je ne peux pas l’affirmer avec certitude, mais je pense que c’était un soir où tu n’étais pas là. C’était la troisième fois depuis le début de la semaine que tu me laissais seul à la maison. Et les semaines se répètent et se ressemblent. Tu disais que tu passerais plus de temps ici, mais tu es toujours occupé ailleurs.
Second : Excuse-moi ! de travailler parfois tard. Excuse-moi ! de devoir assister à des réunions ! Tu crois que ça m’amuse? Et alors, oui. Les soirs où je suis là, je vais me coucher de bonheur parce que mes journées m’épuisent.
Premier : Je ne te fais pas de reproches. Mais il s’avère que j’ai moi aussi des besoins de sociabilité, de voir du monde… Alors, un soir, je suis sorti dans un bar.
Second : Dans un bar … On avait établi des règles! Pas de sorties dans les lieux de grande fréquentation, sauf pour aller faire les achats de Noël.
Premier : Je sais. Et je n’en suis pas fier. Mais je n’avais pas les idées très claires ce soir-là … Toutes ces tisanes que je buvais chaque soir devant Nos chers voisins n’ont fait qu’aggraver ma vision des choses. Alors, à la fin de l’émission, quand une nouvelle rediffusion de Camping Paradis allait passer, j’ai craqué. J’ai pris ma veste, et je suis allé rejoindre des amis dans un bar à Bruxelles.