Débat en attente d’une frite

Décembre 2020. Deux colocataires de la commune bourgeoise de Waterloo discutent dans la file d’attente devant une friterie. Le premier, opposant aux « lockdown parties », lit un article dans le journal numérique. Le second nuance le propos.

Premier : Une énième « fête clandestine » a été interrompue par la police en province du Luxembourg. Il y avait plus d’une centaine de personnes cette fois.

Second : Le phénomène a l’air de s’intensifier. Il est dit quoi par rapport aux amendes?

Premier : 250 euros pour les invités, 750 pour les organisateurs. Ils ont eu de la chance. La semaine prochaine les amendes passent à respectivement 750 euros pours les invités et 4000 pour les « instigateurs ». On croit avoir à faire à des malfaiteurs, quel vocabulaire dit !

Second : Tu voudrais les appeler comment? Les « terroristes du confinement », les « hors-la-loi de l’Hiver »?

Premier : Quand tu vois que certaines provinces du pays ont déployé des hélicoptères pour veiller à ce que le couvre-feu nocturne soit respecté, on peut légitimement se poser la question de savoir si certaines mesures ne sont pas disporportionnées. Je n’ai pas le souvenir qu’à l’heure des attentats de telles mesures aient été prises.

Second : Il faut bien mettre des dispositifs en place.

Premier : … ou pas.

Second : Alors quoi? On laisse tout le monde faire comme bon lui semble, sans contrôle? Tu peux être sûr que les fêtes clandestines vont se multiplier. Mais je croyais que tu étais opposé à ces gens qui n’en avaient rien à faire des règles.

Premier : Ah mais je maintiens ! Ces gens sont incapables de penser au-delà de leur propre plaisir et liberté. Et toutefois, je me dis que ce n’est pas entièrement de leur faute.

Second : Que veux-tu dire par là?

Premier : En Europe, au cours des ces trois dernières décennies, s’est développé un discours qui n’a eu de cesse de développer l’individualisme et la liberté : la liberté d’entreprendre, la liberté de voyager, la liberté de consommation. La condition étant toutefois que l’État ne se porte pas garant des échecs et qu’il taxe une partie des revenus. C’est la logique Amazon : tout, tout de suite, pour tous les prix, à toute heure et sans garantie. Les citoyens ont adhéré à ce discours. Cela a eu pour conséquence un désinvestissement progressif de l’État avec à la clef, la création de plus en plus de structures privées dans des secteurs jusqu’alors réservé et subventionné par la collectivité : hôpitaux, maisons de repos, écoles, etc. Beaucoup de personnes ont ainsi pu s’enrichir grâce au « soi-disant risque » qu’ils ont pris à investir dans ces structures qui ont fini par leur apporter le gros lot.

Second : Attends deux secondes, c’est notre tour. On prendra une grande frite. Une sauce avec?

Premier : Non, on a du ketchup et de la mayonnaise à la maison.

Second : On en était où. Ah oui, après cette logorrhée sans fin sur l’État libéral, quel rapport avec les « lockdown parties »? Cela n’a rien à voir. Tu pars encore dans un de tes délires contre les libéraux. Il faut changer de disque de temps en temps.

Premier : Cela à tout à voir. En affirmant une liberté massive et sans réservé à chacun, les dirigeants ont crée les conditions d’un affranchissement de l’autorité. Selon toi, quels sont les personnes qui sont prêtes à courir le risque de payer des amendes en se rendant à une fête ?

Second : Les inconscients ?

Premier : Les riches ! Les fils à papa qui ne connaissent pas la limite du « non » parce que jamais personne ne leur a dit « tu n’as pas le droit, ce n’est pas bien ». Ils vivent dans un monde où la règle, c’est qu’il n’y en a pas. Ils se fichent de payer des amendes car ça ne les effraient pas. Ce qu’on présente comme une arme dissuasive ne l’est que pour les gens pauvres, pas pour les fortunés.

Second : Et donc ? Tu proposerais quoi ?

Premier : Il faut que ces personnes prennent conscience que ce qu’elles ont à perdre est plus précieux que l’argent qu’elles sont prêtes débourser. Laissons-les participer à ces soirées si elles le souhaitent. Avec une nuance. Elles rénoncent à se faire hospitaliser dans le cas d’une infection grave au virus. Ce qu’elles auront à perdre, c’est ce qu’elles réclament, vivre !

Second : Attends. Tu as du liquide? J’ai oublié qu’ici il ne prend pas la carte.

Premier : C’est combien?

Vendeur : 250 euros pour m’avoir fait ch*** pendant que vous attendiez votre frite.