La confrérie des conards

Entre le XIVe – XVIIe siècle, l’abbaye de Rouen abritait la confrérie des Conards. La confrérie était connue pour les fêtes carnavalesques qu’elle organisait dans la ville. Cet événenemt annuel était présidé par l’abbé souverain, aussi appelé l’abbé des Conards.

Lors de ces rassemblements, l’abbé était entouré d’un conseil de cardinaux et de dignitaires affublés de titres prestigieux. Parmi eux se trouvaient l’Evêque de Platte Bourse, ou encore le Duc de Frappecul. La fête de carnaval était l’événement de l’année que les Conards attendaient avec le plus d’impatience. Cycliquement, le carnaval marque l’arrivée du printemps : la neige se transforme en eau, les arbres nus retrouvent leurs feuilles, les animaux sortent de leur sommeil hivernal. Religieusement, il marque le retournement de situations : le pauvre imite le riche, l’Evêque enfile des costumes pour enfants, les enfants violent l’Evêque.

Le lundi – soit le premier des deux jours de célébration -, les membres de la confrérie des Conards festoyaient dans une maison close près des faubourgs de la ville. Pour la somme de six sous, ils avaient accès au banquet qui leur était proposé : du vin, du pain, de la bière, des chips, du coca, gouda et kinder pingouin en dessert. Durant ces banquets, l’alcool coulait à flot. Rares sont ceux qui finissaient les festivités en état de sobriété. Certains participants de ces banquets badins arrivaient à se procurer du citron vert et du sel pour se faire des shots de tequila – pourtant formellement proscrits de la « Charte des Conards », car considérée comme une boisson paienne provenant d’un pays où la corruption est loi. La soirée était rythmée par des plaisanteries potaches, des concours de rots et finissait généralement en striptease géant au fond du local autour du crucifix faisant, pour l’occasion, office de barre de pole dance. Au cours de ces soirées, les Conards firent un usage peu habituel du crucifix dont les détails ne sont hélas pas connus des sources historiques. Cependant, d’après certains documents conservés par la maison de soins de la ville, les adeptes de ces pratiques durent suivre un traitement pour « hémorroïdes » ou encore « incontinence anale ».

Le mardi, aussi connu sous le nom de « mardi gras », était le grand jour pour l’Abbé des Conards. Au cours de l’après-midi, les sympathisants furent convoqués sur la place publique pour procéder aux activités de la journée. Celles-ci s’articulaient en deux dimensions : les chansons, dans un premier temps, et, dans un deuxième temps, les plaisanteries que l’Abbé des Conards racontait au sommet de l’estrade. Les chants étaient traditionnellement destinés à séduire les quelques jeunes femmes présentes aux festivités. Les apprentis poètes se lançaient dans des concours thématiques, optant à la fois pour la forme de la ballade, du lai ou parfois de la complainte de l’amour impossible pour la dame désirée. D’heure en heure, les chants déclamés dérivaient de la passion amoureuse vers l’amour paillard. Ainsi, de l’Ode à la claire de lune, on passait à La digue du cul – le thème désigné pour ces chants étant à chaque fois la convoitise de l’anus. Après la déclamation des chants du mardi gras, qui pouvaient durer des heures, les Conards se réunissaient autour de l’estrade de l’abbé.

Un hiver en particulier, après une année marquée par la peste et d’innombrables pertes humaines, l’Abbé des Conards, du sommet de son siège, s’adressa en ces termes à ses citoyens en posant la main sur la Bible :

« Conards, conasses,

Aujourd’hui, nous allons marcher sur le palais du Roi. Et je viendrai avec vous. Je serai à vos côtés pour prendre ce qui nous appartient. Nous allons marcher sur le palais et imposer notre suprématie. Nous ferons régner un nouvel ordre : celui du retournement carnavalesque. La réalité deviendra fiction, la violence supplantera la raison. Ne laissez personne entraver votre chemin. Munissez-vous de votre courage de Conards et de Conasses. »

La foule, hilare, prit au mot l’abbé souverain et se dirigea vers le palais du Roi. Ayant eut vent du message du principal Conard de l’après-midi, le Roi et ses conseillers se réfugièrent dans leurs quartiers. Déployée, la garde s’arma de l’artillerie royale. Pour juguler la foule hypnotisée, les gardiens du palais brandirent des batôns auxquels étaient ficellés des carottes. Le lendemain de cet événement tragique, l’abbé souverain fustigea le comportement des Conards, … seulement une fois que le carnaval fut terminé et fit couler suffisamment de sang.