Le piège de la démocratie

Démocratie. Un mot chargé d’histoire. Une histoire incomprise de notre époque et négligée par les citoyens.

Une histoire incomprise dans son origine d’abord. Car dans l’esprit du citoyen occidental, la démocratie est un acquis du passé qui vient de la Grèce antique. Le citoyen occidental situe vaguement cette création autour du IVe siècle avant notre ère dans la région d’Athènes. Dès lors se produit une association cognitive biaisée qui est le fait d’un rapprochement naturel. L’évocation de la Grèce antique fait émerger l’imaginaire pictural de ces philosophes en toges qui gambadent dans des plaines fleuries. Un cadre idéalisé qui vient des dialogues de Platon, un ensemble d’ouvrages où le philosophe grec explique ses supposés dialogues avec son maitre Socrate. Dans cette œuvre majeure de l’Antiquité, il explique que la philosophie s’accomplit dans la sagesse : est sage celui qui sait sa propre ignorance, ce qu’il convient d’appeler l’ignorance socratique, la fameuse phrase je sais que je ne sais rien. L’origine de la démocratie est rattachée à cet imaginaire-là. Fausse trajectoire. Il convient d’extirper le mauvais tour qui est joué à la démocratie et à la philosophie depuis trop longtemps.

La démocratie nait en s’engueulant avec la philosophie

Historiquement, le concept de démocratie entre en collusion avec la philosophie. Opposant à cet état de la société, Platon n’est d’aucune façon favorable à ce que le peuple gouverne. Il voit les classes inférieures comme incompétentes pour traiter les questions qui concernent la bonne gestion de la cité. À cette époque, il faut rappeler que l’accès à l’instruction est limité à quelques privilégiés. Une très large majorité de personnes sont donc analphabètes et se contentent de payer un tribut pour jouir de la protection des familles nobles. Pour Platon, ce sont les sages et uniquement eux qui doivent se consacrer au fonctionnement de la cité dans ses aspects les plus variés : décisions de justice, prélèvement de l’impôt, l’organisation de la défense, pour ne citer que ces grands chantiers.

La démocratie, comme son terme l’indique (dêmos, « territoire », kratein « peuple ») aurait dû avoir pour vocation d’inclure, dans le processus décisionnel, les personnes qui participent à l’activité de la cité. Mais les premiers droits octroyés aux couches inférieures par les familles nobles sont extrêmement encadrés. Ces familles n’ont en effet aucunement l’intention de perdre la mainmise sur la gestion de la cité. Dès le départ, l’idée de donner le pouvoir à toutes les couches de la société est donc une illusion perdue.

À la différence des familles nobles qui cachent leur tromperie volontaire envers les petits paysans en faisant fi de s’intéresser à eux, les philosophes indiquent hauts et forts ce qu’ils pensent des couches inférieures de la cité. Cela a pour effet de les rendre impopulaires auprès des personnes qui participent désormais au processus de prises de décision. Platon reproche jusqu’à la fin de sa vie à certains sophistes – ces maitres qui enseignent l’art de parler en public – d’avoir provoqué la mort de Socrate en manipulant les foules. Accusé de corrompre la jeunesse et d’introduire de nouvelles divinités dans la cité, via des accusations issues d’une pièce de théâtre parodique, Socrate est condamné à la peine de mort par … un tribunal populaire, manipulé par ses ennemis.

À notre époque, les choses ont évolué en apparence. En réalité tout est identique. Au XXIe siècle, la démocratie s’est codifiée avec des formules et des droits, souvent beaux à l’extérieur et creux en substance. Les citoyens ne prennent pas suffisamment le temps d’approfondir ou d’utiliser les droits qu’ils possèdent. Ils se contentent de faire ce qui leur est demandé sans qu’ils questionnent pour autant leurs actes. Voici une formule resservie à chaque fois qu’il faut justifier la splendeur d’un état démocratique : le droit de vote aux citoyens. Il s’agit bien d’une formule parce que, comme nous allons le voir, le droit de vote est en réalité un leurre.

La démocratie représentative, un déni de démocratie

Sur le droit de vote, il y a de nombreuses choses à dire. Le droit de vote aux citoyens justifierait d’attribuer la caractéristique de régime démocratique à un pays. Proposer une clef de lecture de la démocratie via le droit de vote, c’est négliger tous ces pays où le droit de vote existe bel et bien, mais où il est verrouillé par des partis totalitaires qui gouvernent sans partage (Russie, Chine, Corée du Nord, …).

De plus, dans les pays tels que la France, la Belgique ou encore l’Italie, le droit de vote se pratique de façon cyclique avec des agendas électoraux déterminés à l’avance. À l’approche d’échéances électorales, des opérations de séduction des électeurs se mettent en place, alors que concrètement, les années qui précèdent ces rendez-vous aux urnes, les gestes politiques envers la population sont rares.

L’illusion est donnée aux citoyens qu’est démocratique, l’acte de voter. Or, là aussi, il faut regarder en face ce phénomène biaisé. Cela reviendrait à dire que lorsqu’on ne vote pas, le pays n’est plus démocratique ? Des chèques en blanc sans contrôle de la population, voilà ce que représentent les régimes représentatifs.

En France, un scandale démocratique passe ainsi sous silence en 2008. Nicolas Sarkozy, récemment élu président de la République française, fait voter une loi au parlement où il détient la majorité. En catimini, il présente « un petit texte européen » qui ne dit pas son vrai nom à la population française. Il s’agit de la Ratification de la Constitution européenne que le peuple français avait pourtant rejeté par référendum en 2005 à une large majorité – plus de 55%.

N.B. 29 millions d’électeurs se sont mobilisés à l’occasion du vote le 29 mai 2005. 15,45 millions votèrent contre la ratification du traité européen. Ce vote n’était pas partisan. Il était porté/rejeté par des partisans de tous les horizons politiques. Des militants de gauche votèrent pour/contre comme également les électeurs de droite.

Nicolas Sarkozy va s’asseoir sur ce référendum. Au 1er tour de l’élection présidentielle, 11,45 millions d’électeurs votent pour lui. Une fois au pouvoir, il va justifier le vote du traité de Lisbonne en 2009 (nom donné par la suite à la Constitution européenne), par le fait qu’il est le président et qu’une majorité d’électeurs ont voté pour lui lors de la dernière élection. Par conséquent, les électeurs auraient voté pour son projet européen.

Sophisme dans les règles de l’art. J’ai dit (A). Les gens ont voté pour moi. Donc les gens veulent (A). Une information manque cependant au raisonnement : « Les gens ont voté pour moi, mais ils ont dit qu’ils ne veulent pas (A). »

Condamnable dans les faits – c’est ce qu’il convient d’appeler un déni de démocratie. Le régime de la démocratie représentative – présentée comme un horizon indépassable – prive en réalité la population de son droit de vote, pourtant identifié comme le plus élémentaire des droits en démocratie. Une fois entre les murs du parlement et les mains du gouvernement, les décisions échappent aux citoyens qui ne sont pas tenus au courant des votes qui ont lieu.

Aucun dispositif de contrôle ne permet à la population de surveiller le travail qui est effectué en leur nom. Les tentatives d’instaurer de tels dispositifs se frottent à l’hostilité de certains députés qui mettent en avant le principe fantasmé selon lequel un représentant de la nation doit pouvoir travailler sereinement sans être sujet à la réprobation populaire. Ainsi, c’est un pouvoir illimité qui est confié à quelques-uns et qui s’exerce sans le moindre contrôle.

L’adoption par le parlement français du traité de Lisbonne en 2009 – au mépris du résultat du référendum qui a eu lieu en 2005 – est la démonstration irréfutable que des logiques de castes échappent aux électeurs. Il était impensable pour les institutions européennes que la France ne ratifie pas ledit traité, car il faut l’unanimité de tous les pays de l’Union européenne pour donner valeur d’autorité à un texte. Un texte ne passe pas par voie référendaire ? Alors, il faut passer en force ! C’est ce qui s’est produit.

N.B. Le peuple français avait rejeté la Constitution européenne, car celle-ci avait pour but d’assouplir la prise de décisions et permettre un meilleur fonctionnement des institutions européennes. En réalité, cela revenait à ôter la souveraineté des pays européens. Une fois voulue par la Commission européenne, une loi passe dans les mains du Parlement européen qui se contente de se prononcer sur la loi. Les parlements nationaux n’avaient plus leur mot à dire. C’est dans cette configuration qu’a été décidé le CETA avec le Canada ratifié en 2017.

Cet exemple limpide montre que les lois servies à un peuple ne sont pas votées dans son intérêt, mais dans l’intérêt de castes supérieures, comme dans un autre temps les familles nobles de l’Antiquité. Elles ont donné le droit de vote aux paysans grecs, tout en sachant qu’il s’agissait d’un droit de façade. Le peuple français avait décidé de rester souverain, mais certains en ont décidé autrement.

Depuis cette date du 29 mai 2005, plus aucun président français n’a osé avoir recours à l’outil du référendum, car ils craignent le peuple plus qu’ils ne l’aiment – et au fond, tout comme les philosophes de l’Antiquité, les hommes politiques détestent l’idée de la démocratie.