Mars 2021. Deux colocataires de la commune bourgeoise de Waterloo discutent lors d’un repas. Le premier, s’interroge sur la répartition des remboursements des frais médicaux. Le second participe à la discussion.
Premier: Tu sais me resservir un bière?
Second: Une deuxième? Qu’est-ce qui t’arrives? D’habitude tu préfères attendre le début de The Voice pour la deuxième.
Premier: Depuis que je suis rentré, je cogite à propos de l’interview que j’ai faite aujourd’hui. J’ai besoin de boire pour enivrer la pensée qui m’habite.
Second: Qu’est-ce qui s’est passé?
Premier: J’ai couvert l’ouverture d’un centre paramédical. J’ai rencontré une mère de famille. Sa fille était suivie depuis quatre ans par une psychologue dans un autre centre. La fille a des troubles de l’apprentissage, des problèmes de concentration, … un blocage psychologique lié à la présence d’un père violent qui a désormais quitté le foyer.
Second: Et donc? Si elle est suivie, pourquoi tu te mets dans cet état?
Premier: Sa prise en charge ne va plus être remboursée par la mutuelle, car elle arrive à terme des quatre années de suivi. La mère qui cumule deux emplois ne peut pas se permettre de payer l’intégralité des frais médicaux. Elle vit seule et ne va pas pouvoir amener sa fille à ce nouveau centre, malgré le fait qu’elle ait encore besoin de séances et d’un suivi.
Second: Mhm… je comprends. Mais t’y peux rien. C’est les règles de la mutuelle.
Premier: Ces règles de remboursement me semblent injustes.
Second: Que veux-tu dire?
Premier: Il faut repenser le système de remboursement qui se base sur un modèle d’égalité et pas d’équité.
Second: Explique.
Premier: Plus tôt dans l’après-midi, j’ai rencontré un père de famille qui amenait son fils en séance chez une autre psychologue du centre paramédical pour l’inscrire. A l’issue de la séance, même sénario, le remboursement de la sécurité sociale arrive à terme, malgré la nécessité de poursuivre le suivi. Le père n’a pas hésité. Il a appelé sa femme pour expliquer la situation. Il a indiqué ensuite qu’il va poursuivre la prise en charge en payant la totalité des frais. En repartant, son fils s’est installé à l’arrière de la Porsche.
Second: Tu lui reproches d’avoir une Porsche? Tiens ta bière.
Premier: Libre à lui d’avoir une Porsche. Je m’interroge sur ces deux situations qui sont traitées de façon identique par la mutuelle, mais qui sont à l’opposé l’une de l’autre. La bière est chaude. Tu sais me la mettre au congélateur quelques minutes?
Second: Tu voudrais quoi? Qu’on ne rembourse que les familles précaires?
Premier: Oui.
Second: Ce ne serait pas juste envers les familles de la classe moyenne.
Premier: Tu te trompes. Ce ne serait pas « égal », mais ce serait parfaitement juste.
Second: Je ne te suis pas.
Premier: Cela n’est pas « juste » qu’une mère de famille qui vit dans la précarité soit remboursée de la même manière qu’une famille où les deux parents participent au revenu du ménage.
Second: Tu voudrais donc sanctionner les familles à deux salaires?
Premier: Pourquoi sanctionner? Prends le cas de figure suivant. D’un côté une mère seule qui gagne 1000 euros par mois. Disons qu’elle obtient chaque mois des allocations qui font monter son revenu net à 1300 euros.
Second: Oui, continue. The Voice va commencer donc fait vite.
Premier: Sa fille a deux séances chez la psychologue par semaine, facturée chacune 30 euros. A la fin du mois ça fait 240 euros. Il lui reste donc 1060 euros. Si je veux pousser à l’extrême, la mère de famille payerait un loyer de 650 euros par mois. Il lui resterait donc 410 euros à la fin du mois. C’est au fond comme si l’allocation n’aurait apporté que 60 euros.
Second: Et ton deuxième cas de figure serait lequel?
Premier: Père et mère gagnants respectivement 1500 et 2000 euros par mois. Propriétaires. Pas d’allocations familiales importantes, même tarif pour les frais de psychologue. Il reste 3360 euros à la fin du mois.
Second: Tu as volontairement pris deux extrêmes. Cela compliquerait énormement les calculs de rembourser en plus. Ce serait irréalisable.
Premier: Deux extrêmes qui correspondent à deux réalités différentes. C’est exactement ce que je dis. Il faudrait alors se donner les moyens de rendre ce système viable. La preuve est que les familles aisées poursuivent les séances, même lorsqu’elles ne sont pas remboursées. Or, les ménages plus pauvres doivent rénoncer. C’est la preuve que certains peuvent se le permettre là où d’autres ne peuvent pas.
Second: Oui, mais les riches méritent leur argent s’ils travaillent durs. Ce serait pénalisant.
Premier: Là n’est pas la question. L’enfant ne doit pas dépendre des efforts de ses parents.
Second: The Voice va commencer. Il y a encore ta bière dans le congélateur, ne l’oublie pas là.