Dialogue avec une inconnue – Chapitre 1/5

Mon rêve s’est enfin exaucé. Un rêve non moins vain qu’étrange pour certains, mais qui à toute son importance pour moi. Il venait occuper mes nuits depuis le mois de novembre. Inlassablement. Jusqu’au jour où les dirigeants ont décidé de l’exaucer : la lever complète et sans condition du couvre-feu.

Il y a quelques années, lors de ma quatrième session estivale d’examens, je m’étais promené à proximité de chez moi, une nuit, proche des étangs du parc de Woluwe. Lors de cette sortie, je rencontrai un homme aveugle, empreint d’une sagesse inégalable. Il m’expliqua la joie qu’il éprouvait d’entendre le silence urbain au moment de ses promenades du soir dans le parc.

Pendant sept mois, les rencontres fortuites de ce genre m’eurent été interdites. De 22h à 06h, la présence en dehors des murs d’un foyer fut conditionnée aux seuls impératifs professionnels. Toute autre raison devenait un terrain fertile à la délation d’un voisinage parfois trop aux aguets d’une intervention policière.

À partir de 22h, sans y réfléchir à deux fois, dès le premier soir de la lever du couvre-feu, j’ai arpenté plusieurs parcs. Plusieurs heures durant. J’ai marché. À chaque promeneur de chien, je disais bonjour. À chaque joggeur, je cédais le passage. À chaque cri que j’entendais au loin j’hurlais MOI AUSSI JE T’AIME ! … quel bonheur.

Vers 2h30 du matin, j’approchais de chez moi après la longue soirée de marche que j’entrepris. J’avais marché 11km dans la nuit. Sur le chemin de mon retour, une femme, à peine plus âgée que moi, le regard tourné vers la lune. Quand j’ai approché pour l’esquiver, j’entendis sa voix. Initialement, j’ai pensé qu’elle s’adressait à moi, alors qu’en fait, c’est à la lune qu’elle parlait. Je me suis arrêté :

  • Et Alors ? Vous avez demandé quoi à la lune ? Des choses plus joyeuses que le groupe Indochine j’espère, lui ai-je dit en appuyant bien mon ton pour qu’elle saisisse l’ironie de mon interpellation.
  • Je lui ai demandé de m’accepter auprès d’elle, me répondit la femme.

Voilà, voilà… le ton était donné. Pas le ton ironique que j’espérais, mais c’est sûr, elle avait de la répartie. Elle avait en un sens acquiescé à mon adresse en me répondant. J’ai donc cherché à en savoir plus :

  • Vous acceptez auprès d’elle ? ai-je demandé pour valider ce que je croyais avoir compris.
  • Oui, me répondit-elle dans le doux souffle de sa voix.
  • Est-ce un euphémisme que vous employez-là ou une autre figure de style ? Allez-y, j’ai étudié la littérature, je les connais toutes, lui ai-je dit.
  • Cher monsieur, …
  • Appelez-moi Luca, monsieur c’est mon père … quoique non, mon père c’est papa. Bref, appelez-moi Luca.
  • D’accord, répondit-elle amusée. Luca, je suis mourante.

Là, pas d’interprétation possible à travers une figure de style. Les pupilles de mes yeux se dilatèrent aussi pleinement que la lune. L’étonnement que provoqua son intervention hérissa les poils de ma chair et laissa couler une sueur froide le long de ma nuque. Et comme dans toute situation d’étonnement, j’ai eu la réaction que j’ai toujours. J’ai éternué.

  • Vous n’auriez pas un mouchoir ? lui ai-je demandé, j’en ai plein les mains.

Son dégout que j’attendais était en fait un amusement d’une situation très embarrassante pour moi.

  • Tenez. Vous … en avez aussi sur votre chaussure. Elle indiqua mon pied droit avec son index.
  • Merci pour votre assistance. Navré d’avoir éternué aussi fort. Je me suis explosé le tympan en retenant un éternuement une fois. Depuis, je les exprime à plein poumon.

Un voisin, réveillé par la déflagration venue de mon nez, s’assura qu’il ne s’agissait pas d’un engin explosif qui se situait dans la rue. Il se pencha par la fenêtre. Vêtu d’un slip sloggi, son regard s’arrêta sur nous.

  • Ce n’est rien Monsieur, c’est mon ami qui a éternué. Pas la peine d’appeler la police. Désolé de vous avoir surpris à une heure si tardive.
  • Nous sommes amis maintenant ? demandais-je de façon étonné, … ce qui me provoqua un nouvel éternuement. Elle me tendit un nouveau mouchoir.
  •  Si je disais qu’un parfait inconnu m’avait accosté dans la rue, à l’heure des MeToo et BalanceTonPorc, vous l’auriez payé de votre peau, dit-elle en riant.
  • Si nous sommes amis, je dois alors savoir votre nom, j’ai rétorqué sous le signe de l’évidence.
  • Les choses que vous devez savoir, vous les savez, répondit-elle. Elle abandonna son sourire pour un air tout autre. Comme si elle était triste, abattue.
  • Pourquoi m’avoir dit que vous êtes mourante ?
  • Parce que c’est la vérité.
  • Mais de toute évidence vous êtes en bonne santé. Vous vous tenez parfaitement debout à une heure tardive, à discuter et à plaisanter.
  • Ne vous fiez pas aux apparences, répondit-il en serrant les lèvres et en plissant les yeux, comme si elle devait retenir des larmes. Cela est bien plus douloureux que je ne laisse paraitre.

Je sentis que mon insistance avait l’art de la mettre dans une posture inconfortable. Elle me répondait par courtoisie, mais sans doute qu’elle aurait préféré s’adonner à sa prière à la lune sans être perturbée. Je me suis retourné vers la lune et je l’ai regardé à mon tour. Si on est attentif – et selon la forme qu’elle prend la nuit –, les cratères dessinent un visage sur sa surface. On y distingue ce qui pourrait être deux yeux fermés d’un homme qui hausse les sourcils et forme avec sa bouche une espèce de « O ». Mon silence permit à mon « amie » du soir, de reprendre le cours de la discussion avec son interlocutrice. Elle murmura des paroles que je ne pus comprendre. Par moment, ses yeux se fermaient, puis elle les réouvrait en fixant de nouveau la lune. Soudainement, elle cessa de murmurer des mots aux seules oreilles de la lune pour les adresser aux miennes.

  • Je suis atteinte d’un mal incurable.
  • Quel genre de mal ? demandai-je.
  • Un cancer. Inutile de préciser lequel. Quel qu’il soit, vous ne saurez le distinguer d’un autre.
  • Je devrais me sentir offenser par le mépris que vous semblez avoir sur mes connaissances en anatomie humaine, mais c’est hélas bel et bien un savoir qui m’est des plus étrangers.

La discussion sembla se poursuivre plus sereinement grâce à son intervention. Je ne souhaitai pas brusquer l’évènement par mon ardente curiosité de vouloir en découvrir davantage. Je lui laissai le soin de mener le dialogue là où elle souhaita l’emmener.

Fin chapitre 1

Laisser un commentaire