Dialogue avec une inconnue – Chapitre 2/5

Dans l’obscurité du ciel étoilé, j’ai continué à échanger quelques mots avec « Blanche », comme je l’appelle désormais. Cette histoire que je vous conte, trouve son origine au jour qui sonna la fin du couvre-feu en Belgique. J’avais entamé une longue marche nocturne pour oublier le tourment d’un quotidien sans fin ni plaisir qui guida chacun de nous depuis novembre.

N’ayant pas oublié ce que Blanche m’annonça quelques instants plus tôt, j’avançai à tâtons dans chacune de mes interventions pour éviter de brusquer une discussion que je trouvai aussi passionnante que mystérieuse. Appliquant à la lettre le proverbe français, ma langue tournait mécaniquement 7 fois dans ma bouche pour éviter une parole trop soudaine ou irréfléchie.

  • Vous profitez comme moi de la fin du couvre-feu pour vous promenez à 3h du matin dans le parc ?
  • Oui, répondit-elle. Malgré ma condition, je ne m’arroge pas un droit de passage.
  • Qu’est-ce que cela peut bien vous faire ? je m’étonne : Si j’étais vous, c’est vent debout que j’aurais bravé les règles.
  • C’est votre droit, dit-elle dans le calme habituel de sa voix. Je n’ai jamais méprisé les règles lorsqu’elles sont contraignantes. Ce n’est pas à la fin que je vais commencer.

J’ignorai et j’ignore encore tout du mal qui l’habitait. Un cancer, m’avait-elle indiqué. Sans plus de précision. Était-ce au fond nécessaire ? Probablement pas. Le nom de la maladie suggère à lui seul la gravité de sa condition. Mais la discussion m’intéressait pour tout autre chose que les questions d’ordre médical. Cette nuit-là, cette femme à l’allure jeune, vêtue de sa robe blanche et coiffée de sa chevelure dorée, illumina le chemin sous les reflets de la lumière naturelle de la lune. Avant de l’aborder, je l’avais observé au loin, à une cinquantaine de mètres. Sur le tronçon qui nous séparait, mes yeux étaient rivés vers elle. Je me sentis comme ces marins qui naviguent vers le phare du port, qui ne perdent pas de vue leur objectif et avancent vers le premier point de la terre ferme. En arrivant à sa hauteur, je n’ai pas déjoué le plaisir de la perturber dans sa prière à la lune. Elle n’avait pas l’air d’avoir mal pris ma sollicitation. Cette ouverture eut l’effet de me surprendre et la discussion s’engagea, presque comme si nous nous connûmes depuis toujours.

  • Par quel nom puis-je vous appelez ? j’essaye une nouvelle fois.
  • Appelez-moi Blanche.
  • C’est votre prénom ?
  • Non, mais c’est ainsi que vous pourrez m’appelez.
  • Pourquoi Blanche ?
  • Ma robe est blanche. C’est la première chose qui m’est venue à l’esprit pour vous contenter, me répondit-elle d’un ton amusé.

C’était ma dernière tentative de découvrir son prénom. Impossible d’aller la rechercher sur les réseaux sociaux après la rencontre donc. Ne parlons pas de son numéro de téléphone, elle ne me l’aurait pas donné. Il fallait donc je me contente de cet instant comme elle l’eut si bien dit.

  • Pourquoi souhaitez-vous à ce point préserver votre identité ?
  • Pourquoi souhaitez-vous à ce point la connaitre ? rétorque-t-elle quasi immédiatement, je n’ai pas demandé à connaitre la vôtre et ça n’a pas l’air de vous déranger.
  • Cela me coute peu. Je peux bien vous la donner…
  • …et je ne saurais être davantage désintéressée que je le suis à l’instant.

Le cynisme : la désinvolture humble empreint d’une jubilation subversive. Blanche appliqua la doctrine inspirée par Diogène de Sinope à la perfection. Une phrase qui est volontiers attribuée à Diogène est celle adressée à Alexandre le Grand, célèbre roi de Macédoine. L’art pictural nous présente la scène d’un Diogène, le corps abandonné sur un tonneau. Devant lui, il voit approcher le jeune conquérant avec ses troupes à ses épaules. Proposant ses services, il lui aurait demandé : « Toi, vieil homme qui brule sous le feu du ciel, de quoi as-tu besoin ? Dis ta requête et nous y répondrons ». Méprisant tous les codes de respect qui accompagne implicitement la présence d’un roi, Diogène aurait répondu : « Ote-toi de mon soleil ».

À l’instar de ce personnage qui nous vient de la Grèce antique, Blanche défiait à sa manière les règles de bienséance. Non pas que je me considère roi de Macédoine. Néanmoins l’usage veut qu’à la demande d’un prénom suive l’identification de la personne. A cet « usage » Blanche ne voulait pas se conformer.

  • C’est paradoxal, lui ai-je fait remarquer.
  • Quoi donc ? demanda Blanche.
  • D’une part, vous feignez d’être anticonformiste en ne voulant pas me donner votre prénom – et c’est là, votre droit le plus absolu. D’autre part, vous avez dit votre refus de mépriser les règles liées aux mesures sanitaires.
  • Non, je suis constante dans ce que j’ai dit et ce que je fais.
  • Pourtant je vous ai démontré que ce n’est pas le cas.
  • Consentez à croire ce que j’ai dit et de ne pas vous fiez à ce que vous pensez avoir entendu.
  • Qu’en est-il donc ?
  • J’ai dit que je me soumets aux règles contraignantes. Les mesures sanitaires l’étaient. En revanche, je ne m’incline pas devant des règles implicites que vous souhaitez m’imposer.

Certains auraient été offusqué de ce qui peut passer pour de l’arrogance. Moi, j’étais sous le charme d’une telle finesse. Je ne pus m’empêcher de sourire et de savourer l’intelligence de ses mots. Avec cette digression à la fois linguistique et philosophique, la discussion nous ramena deux mille ans dans le passé. Loin du présent. Loin de son tourment.

Blanche sentit mon envie d’en savoir plus sur elle. Je crois qu’elle avait remarqué que je respecterais chacune de ses volontés. Elle me fit le plaisir d’ouvrir la discussion vers ce qui m’intéressait :

  • Que pensez-vous de la réunion du G7 qui aura lieu le mois prochain dans les Cornouailles ?

Elle me prit par surprise :

  • …êtes-vous sur qu’elle aura lieu dans les Cornouailles ?

Je vis bien qu’elle se jouait de moi. Cela ne me dérangea pas. Au contraire, ça m’amusait. J’entrepris de lui indiquer le chemin :

  • J’étais en train de rentrer, mais … puis-je vous proposez de m’accompagner pour une dernière ronde dans le parc ?

Elle accepta et nous marchâmes. J’allais en découvrir davantage.

Fin chapitre 2.