Mélenchon, un intellectuel en mouvement

Nous sommes le 14 novembre 2009, un samedi soir sur une chaine du service public français. L’animateur annonce l’invité, un ancien sénateur socialiste qui vient présenter un livre, L’autre gauche. Il s’appelle Jean-Luc Mélenchon. Ce soir, il vient expliquer les raisons de la fondation d’un nouveau parti politique, le Parti de Gauche, né de la scission avec l’aile gauche du Parti socialiste français. Le parti deviendra en 2016, La France insoumise.

Une première question est posée à l’invité du soir. Au sens de l’interrogation, chacun appréciera le ton taquin ou mesquin de l’animateur : – « Combien vous êtes dans le Parti de Gauche ? ». Jean-Luc Mélenchon lance un regard vers le haut, faisant mine de réfléchir : – « Boh … je ne sais pas. Deux-trois quoi. » Le public éclate de rire. L’homme politique reprend plus sérieusement la seconde d’après : – « On doit être six mille, sept mille. Ce n’est pas beaucoup. En ce moment, il n’y a pas en France beaucoup d’enthousiasme pour aller s’organiser politiquement et militer, c’est la vérité. » Douze ans après, le 10 avril 2022, plus de sept millions de suffrages se sont exprimés en faveur de son idée : réinventer la Gauche politique du XXIe siècle.

Une société unique et indivisible

Le temps passe, la société mute, les problématiques changent. Et ça, Jean-Luc Mélenchon le comprend lorsqu’il quitte le Parti socialiste en 2008. Dès lors, son logiciel politique passe d’un modèle productiviste à un modèle écologique. Devant ces hommes et femmes politiques qui clament haut et fort qu’ils ont toujours raison, Jean-Luc Mélenchon n’hésite pas à admettre qu’il a évolué, voire que par moment, il s’est trompé. En 2014, dans cette même émission du samedi soir, il présente un nouvel ouvrage, L’ère du peuple. Il évoque son évolution intellectuelle : – « Je ne suis pas né à une époque où à gauche on était écologiste. On était productiviste comme des fous ! On pensait que plus on produirait, plus la richesse serait partagée et ce serait le bonheur pour tout le monde. Entretemps, il s’est passé des choses. Lorsque j’ai vu que la crise écologique mettait en danger toute vie humaine, je me suis dit que c’était la vérification de ce qu’on racontait nous les gens de gauche. Nous sommes bien tous semblables, puisque nous dépendons tous d’un écosystème humain unique. »

À partir de sa vision d’une société unique et indivisible, il ne se laisse pas impressionner par les relents identitaires qui minent le débat politique en France. En véritable homme de gauche, son cheval de bataille, c’est l’enrichissement personnel à outrance de certains, au détriment du plus grand nombre. En 2015, dans Le Hareng du Bismarck, pamphlet contre le modèle économique allemand, il charge la droite libérale au pouvoir pourtant auréolée pour avoir fait baisser le chômage de façon artificielle en payant les salariés allemands parfois 1 euro de l’heure : – « Je ne connaissais pas le chiffre avant de l’avoir bossé. Vous avez en Allemagne – pays le plus riche d’Europe – douze millions de pauvres ! Il y a un vrai problème de répartition des richesses. Certains vont bien, parce qu’il y a des pauvres. C’est ça l’explication. »

Ses ouvrages sont documentés. Ses programmes sont chiffrés. Ses adversaires sont trouvés : les libéraux européens qu’ils soient de droite ou de gauche. Ainsi, durant le quinquennat de François Hollande, il s’en prend en permanence à la politique économique de celui-ci. Dès le lendemain de la nomination d’un certain Emmanuel Macron au ministère de l’Économie, en aout 2014, il alerte sur les dangers qui accompagne la présence de ce personnage, alors inconnu du grand public : « La politique que veut appliquer Monsieur Macron va conduire à un désastre. Je vous l’annonce. Nous le savons. Ces gens-là n’ont aucun succès et ils ne savent faire qu’une chose, faire pâtir les pauvres gens. C’est tout ce qu’ils savent faire. »

La captation d’un nouvel éléctorat

Poussé par une sphère médiatique française acquise à l’idée libérale, avec un nombre vertigineux d’articles dédiés à son ascension, le succès d’Emmanuel Macron se traduit par une élection à la présidence de la République en avril 2017. Il n’a même pas dû mener campagne. Les milliardaires qui détiennent 90% des journaux et des chaines de télévision en France s’en sont chargés à sa place. Son succès politique est en revanche moins brillant. Quelques mois après son éléction, sa politique agressive envers les classes inférieures conduit la France à la plus grande contestation sociale depuis mai 68. Cette fois, Jean-Luc Mélenchon ne s’était pas trompé. Pendant plusieurs mois, les Gilets jaunes font frémir le gouvernement français, paralysé devant l’ampleur d’un phénomène qu’il peine à comprendre. Le mouvement est réprimé de manière féroce, si bien qu’il est évoqué lors d’une conférence de presse par la Haut-commissaire aux droits de l’Homme à l’Organisation des nations unies, Michelle Bachelet.

Brutalement, à l’occasion des Gilets jaunes, « ceux qui ne sont rien », « ceux qui ne traversent pas la rue pour trouver un travail », cette partie du peuple méprisée par Macron est sortie de sa tannière et a investi l’espace public pour exprimer sa colère. Une colère qui a été tue pendant longtemps et qui s’est prononcée à l’annonce d’une augmentation de la taxe sur le prix des carburants, présentée par le gouvernement français comme « une taxe pour l’écologie ». Les travailleurs modestes, vivants à l’écart des grandes zones urbaines, faute de moyen, étaient pointés du doigt pour leur implication dans la pollution de l’air. Au même moment, des cadeaux fiscaux sans précédent venaient d’être fait aux plus grandes fortunes de France. C’en était de trop. En l’espace d’une mesure à laquelle il a été contraint de renoncer pour calmer la fureur citoyenne, Macron venait de confirmer toute la construction intellectuelle entreprise des années auparavant par Jean-Luc Mélenchon : la question écologique et la question sociale sont inextricables.

Au soir du premier tour de l’élection présidentielle de 2022, les militants de La France insoumise, venus entendre leur chef de file, entonnaient un chant qui résonnait lors des manifestations des Gilets jaunes. Le génie de Jean-Luc Mélenchon réside dans le fait qu’il a su capter cette partie de l’électorat qui ne croit ni au libéralisme, ni au rejet identitaire, mais qui croit à la pacification des rapports sociaux et écologiques. Dès 2008, les graines ont été plantés dans un champ laissé à l’abandon, mais qui a montré sa fertilité et n’a cessé de s’agrandir.

Rejetant l’idée de se présenter une nouvelle fois à la plus haute fonction de l’État, la France est passée à côté de celui qui est probablement l’intellectuel et l’homme politique français le plus illustre des vingt dernières années.