Nous sommes le dimanche 30 aout 1942. L’envahisseur allemand occupe le Grand-Duché du Luxembourg depuis le 10 mai 1940. À l’issue de l’offensive allemande et la « Drôle de guerre », notre voisin, la France, a déposé les armes en cette même date du 10 mai. Une partie des dirigeants français se sont réfugiés à Londres dans les jours qui ont succédé l’invasion, comme l’ont fait nos dirigeants au Luxembourg. L’autre partie s’est soumise et a signé un armistice avec le régime nazi dès le mois de juin. Triste fin pour ce pays qui se croyait si grand et puissant.
Ici à Wiltz, nous nous sentons abandonnés. Les dirigeants étaient censés nous représenter, nous protéger. Au lieu de cela, ils sont partis. Comme des voleurs voyant la lumière d’une menace qui approche. À chaque char qu’Hitler avançait vers nous, les dirigeants nous rassuraient. Pourtant, la menace devenait chaque jour plus réelle et inquiétante. Dans la rue, nous entendions d’abord des murmures, qui sont devenus des bruits, qui sont ensuite devenus des sirènes assourdissantes qui ont déchiré le calme de la nuit du 10 mai 1940. Le matin suivant, tout avant changé.
Le coup avait été fait à la Pologne quelques mois avant. Quelque chose se tramait dans l’air déjà à l’époque. Sans qu’une déclaration de guerre n’eut été formulée, l’Allemagne avait avancé sur les terres polonaises. Qui sait ce qu’ils ont été cherchés là-bas. Nous entendons des choses si atroces qu’elles semblent parfois tirées des pires contes d’horreur.
Mais depuis septembre peu d’informations nous parviennent de cette zone de l’Europe. Il est difficile de savoir. La presse est comme paralysée face à l’ampleur de la crise qu’a ouvert l’Allemagne. Les journalistes semblent ignorer ce qui se passe. Curieux paradoxe, sachant que c’est leur travail de nous tenir informer.
Mais c’est bizarre. Tout est bizarre. Les Allemands sont presque bienveillants avec nous. Du moins, ils croient l’être. À peine trois mois après l’invasion du territoire luxembourgeois, les Nazis ont décrété la fin de l’occupation militaire. Le 25 juillet, le Führer a nommé un chef de l’administration civile. Un certain Gustav Simon. Ce grade lui a conféré en quelque sorte les clefs du Luxembourg. Depuis qu’il est là, fini l’appellation « Grand-Duché ». Les Nazis nous considèrent comme leurs frères, qui font partie de ce qu’ils appellent le « Grand Reich ».
Hitler en parlait dans son livre infame. Il avait cette grande idée raciale d’unir les peuples germaniques. Le Luxembourg fait partie de son projet, par conséquent, depuis qu’ils sont ici, les Nazis considèrent qu’ils ont libéré le peuple luxembourgeois du joug français. C’est presque si nous devions remercier les Allemands d’avoir envahi notre pays. Ils sont obsédés par cette théorie de la race pure. Leurs discours donnent des sueurs froides à qui veut bien les entendre. Ils sont dénoués de fondements et reposent sur un vide abyssal.
Un jour, j’ai assisté à un rassemblement à la Place d’armes, à deux pas de l’Hôtel de ville. Gustav Simon y tenait un discours sur l’estrade permanente. Il connut beaucoup de peine à le lire correctement. Je soupçonne qu’ils n’en étaient pas l’auteur. C’est en balbutiant, en bégayant et en suant lamentablement qu’il a prononcé l’expression « politique de germanisation ». Sur le moment, je n’en compris pas le sens. Dès le lendemain, mon incompréhension fut levée.
Durant la nuit, les Nazis firent distribuer des tracts coercitifs dans les boites aux lettres qui impliquaient une série de choses, parmi lesquelles l’interdiction du français et la germanisation de tous les noms et prénoms. Ainsi, les noms de rues furent modifiés. La rue du Chemin de fer devint Eisenbahnstraße. Autant dire que l’extravagance et le sens de l’absurde étaient des qualités qui ne manquaient pas aux Nazis. Si, à leur sens, ils venaient en territoire germanique, quelle nécessité y avait-il à germaniser la population ? Ce sont des choses qui ont beaucoup amusés les Luxembourgeois et moi avec, …jusqu’à cette lettre que je t’écris, toi lecteur du futur.
Je t’écris en cette date du 30 aout 1942, car le chef de l’administration civile a décrété que tout luxembourgeois né entre 1920 et 1927 sera enrôlé de force dans la Wehrmacht. La plaisanterie de la politique de germanisation a laissé la place à un féroce sentiment de révolte dans la population. Voir partir des gamins qui ont entre 15 et 20 ans dans une guerre qui n’est pas la leur m’est insupportable. Les enseignants sont venus me voir pour exprimer leur indignation, leur colère, leur mépris de cette administration qui veut faire couler le sang de nos enfants.
Nous avons cessé de nous moquer de notre envahisseur. Nous avons décidé de passer à un mode d’action supérieur. Demain, lundi, nous avons annoncé notre intention d’entamer un grand mouvement de grève. Toute personne prête à se joindre à notre contestation est la bienvenue devant la mairie de Wiltz.
Nous sommes le dimanche 30 aout. La résistance luxembourgeoise se lève en ce jour et ne cédera pas au projet Nazi.
Nicolas Muller,
Secrétaire du pouvoir local de Wiltz.
7/12/1893 – 2/9/1942
Deux jours après le début de la Grève générale, Nicolas Muller est envoyé au camp de concentration de Hinzert où il est fusillé avec 20 autres grévistes luxembourgeois.