Qualifier un individu « d’imbécile » semble témoigner d’une appréciation subjective. Le mot « imbécile » est souvent compris comme une diffamation, en cela qu’il porterait atteinte à l’honneur de la personne à laquelle il est assigné. Pourtant, traiter une personne « d’imbécile » relève en réalité d’une appréciation objective. Explications.
L’expression française veut qu’« Il n’y a que les imbéciles qui ne changent pas d’avis ». Comme la grande majorité du répertoire lexical francophone, le terme tire son origine directement du latin « imbecillus ». Dans l’Antiquité, le terme signifie « faible » et se réfère aussi bien à la faiblesse d’esprit qu’à la faiblesse physique, selon le sens que l’auteur souhaite lui attribuer.
La poésie latine nous a fait parvenir diverses occurrences.
Proposons-en deux lectures ici.
La première, datant du Ier avant JC, est attribué à Marcus Tullius Cicéron. Dans « Epistolae familares » (lettres familières), il conte à son ami Mario, avec un dégout non-dissimulé, les parties de chasses auxquelles il a pu assister autrefois :
Les […] autres chasses sont au nombre de deux par jour, magnifiques, personne ne le nie, mais quel plaisir un homme poli peut-il avoir lorsqu’un homme faible est déchiré par une bête très puissante, ou qu’une bête brillante est transpercée par un gibier de chasse ?
Cicéron exprime à travers l’expression « homme faible », de l’empathie envers les hommes qu’il vit périr sous les crocs des animaux sauvages lors de sorties de chasse. Il utilise le terme « homo debillus », traduit « homme faible », dans le sens d’une faiblesse physique de l’homme, face la supériorité physique des animaux.
La deuxième lecture que nous proposons du terme « imbécile » est bien plus pertinente d’un point de vue étymologique pour comprendre l’expression française citée en préambule, à savoir, « Il n’y a que les imbéciles qui ne changent pas d’avis ».
Au Ier siècle après JC, Sénèque reprend à son compte le terme « debillus », dans Epistulae morales ad Lucilium (épitres morales à Lucilius). Dans la 50e lettre de cette correspondance (qui en compte 124), intitulée : Que peu d’hommes connaissent leurs défauts, le philosophe s’exprime en ces termes au gouverneur romain en Sicile, Lucilus le Jeune :
Si les vertus une fois admises dans l’âme n’en sortent plus et sont aisées à entretenir, pour les aller quérir les abords sont rudes, le premier mouvement d’une âme débile et malade étant de redouter l’inconnu. Forçons donc la nôtre à se mettre en marche.
Tout au long de cette lettre, Sénèque écrit au gouverneur de Sicile dans un vocabulaire médical. De médecine, il n’est pourtant pas question directement, mais d’une discipline qui n’existe pas à l’époque, … la psychologie. Le philosophe romain indique à son jeune interlocuteur l’importance d’exercer sa fonction de gouverneur avec sagesse. Celle-ci peut s’apprendre grâce à un enseignement donné par une tierce personne, généralement un philosophe, mais elle requiert avant tout un travail personnel de connaissance de soi.
En effet, selon Sénèque, la première étape pour atteindre une certaine sagesse consiste à connaitre ses propres faiblesses et ses propres maladies. Il est question des maladies de l’âme qui ne peuvent pas être soignées par l’intervention d’un médecin. Mais Sénèque dit aussi que reconnaitre ses propres faiblesses, c’est avancer vers des terrains inconnus où seule une lumière intérieure peut guider celui qui cherche à éclairer son âme dans l’obscurité. Cela peut donc s’avérer difficile pour des esprits débiles de reconnaitre leurs propres faiblesses. Ce n’est qu’une fois quelles sont connues, que l’homme peut procéder à la guérison de son âme « débile » en vue de la rendre plus vertueuse.
Si nous nous référons à Sénèque, l’imbécile est une personne ignorant le mal qui ronge son esprit. À l’inverse, une personne qui s’attaque à sa propre débilité, à sa propre ignorance, devient sage et vertueuse.
L’expression française retient qu’un « imbécile » est une personne qui « ne change pas d’avis ». Même devant l’évidence des faits, « l’imbécile » ne rendra pas les armes, préférant puiser ses ressources dans un entêtement orgueilleux, quitte à se réduire à la stupidité. En revanche, reconnaitre sa débilité initiale pour ensuite changer d’avis, demande une force et un courage… que les débiles n’ont pas.
Loin d’être une faiblesse, s’abandonner à de nouvelles convictions rend une âme plus vertueuse. C’est un pas nécessaire pour atteindre une première forme de sagesse.