Blâme des principes moraux

Cher lecteur,

Parfois, j’envie les gens simples. Ne te méprends pas, par cette expression je ne vise pas le mépris. Les gens simples sont ceux qui s’approprient le quotidien comme il se présente à eux, sans le questionner. Ils travaillent. Tous les matins, ils se lèvent pour gagner leur pain. Les soirs, ils rentrent, épuisés par leur labeur, en attendant le lendemain. Les gens simples sont ceux qui ne contestent pas l’autorité, croyant par excès de confiance qu’elle est synonyme de raison. Les gens simples croient au mérite et à la justice. Voilà les gens que j’envie, car vois-tu, dans mon for intérieur, ces principes m’ont délaissé.

Justice ? Ô Que tu as belle allure Thémis, fille d’Ouranos et de Gaia. Aveuglée par le bandeau de la partialité, tu restes dans l’ignorance de la qualité des citoyens. Riches et pauvres, fous et fourbes, corrompus et étourdis, devant toi, ils sont égaux. Ils pèsent le même poids dans ta balance.

Et bien que devant ta beauté je m’incline, je te vois faible et fragile quand je te rêve droite et juste. Constamment, tu es mise à l’épreuve des malins qui n’ont de cesse de te déstabiliser et de défier ton glaive. Tu condamnes les petits à défaut de trouver les grands qui se cachent dans des costumes trop blancs. Lors des procès, ils se présentent à toi sous un jour de pureté et se lavent dans de beaux plaidoyers qui t’obligent à les acquitter. Alors pour t’accommoder de ton incapacité, tu condamnes ceux que tu trouves. Mais – et crois en ma sympathie malgré mon reproche –, il t’est facile de trouver le groupe de petits délinquants. Devant la faiblesse d’esprit ces caïds de quartier, tu te montres dure. Faible, tu le deviens en revanche face aux durs qui détournent les lois de la cité par des stratagèmes malhonnêtes. Ôte le bandeau qui cache ta vue et vois enfin ceux qui t’échappent !

Thémis ! la justice n’est pas synonyme d’égalité, mais d’équité. Tu n’ignores sans doute pas que pour le même crime, le pauvre et le riche ne se défendent pas de la même façon. L’un a les poches pleines du pain qu’il a volé. Lors de sa sentence, les miettes tombent des plis de son habit décousu. L’autre, fort de son argent, a pu s’offrir les services des meilleurs tribuns pour l’innocenter et manger le pain en toute tranquillité, à l’abri de ton regard. Telle est ta conception de la justice ?

À présent, permets-moi d’agresser un deuxième principe qui ronge mon esprit, le « mérite » et son dérivé « méritocratie ». Le second étant plus méprisable que le premier. Pour bien souligner l’importance que ce mot a pris dans nos mœurs, il faut énoncer toute son étendue linguistique : verbe, mériter, substantif, le mérite, la méritocratie, attribut du sujet, méritant, mérité. Même dans les formes pronominales, le terme occupe une place de choix qui vient guider les faits et gestes de nos enfants dès leur plus jeune âge : se mériter.

Rabâchés dans des discours qui souvent manquent de sens et de connaissances, ces deux mots sont devenus le projet de société d’une série de protagonistes politiques qui se pavanent de leur propre « mérite » sans en mentionner les étapes. Ils vantent leur zèle, mais lequel ? Dans leurs discours, ces tribuns opportunistes s’abstiennent de creuser les fondations de ces termes qui ont pourtant besoin d’une définition stable. Pourquoi ? demanderait-on – car pour parler un langage commun, il nous faut des définitions communes, sans lesquelles l’intelligibilité de nos propos se résumerait à des échanges de bruits sans compréhension.

Au « mérite », je reproche son élargissement excessif dans un cadre qui dépasse la louange ponctuelle pour devenir la condition sine qua non de la réussite permanente. Que n’a-t-on entendu des : « il mérite son succès » prononcés à la gloire des hommes puissants ! Leur « mérite » les distinguent des autres sous l’unique motif de leur train de vie. Devant l’affirmation de l’évidence, j’exige la charge de la preuve.

Par nature, ce qui est primé, c’est le résultat final, alors qu’en vérité, l’enjeu qui doit être exalté est celui du « sens de l’effort ». Il n’est pas interdit de porter une réflexion sur le sujet. Un étudiant – vivant seul, qui travaille pour payer ses études, qui à l’issue de sa journée de travail rentre chez lui, se prépare à manger et étudie pour son examen du lendemain – a plus de mérite qu’un étudiant qui est logé chez ses parents et ne doit se soucier que de poser les pieds sous la table une fois le diner servi. L’étudiant autonome a plus de chance de voir ses notes affaiblies que l’étudiant accompagné, pourtant le discours du « mérite » à la cérémonie de clôture reviendra in fine à celui qui a le meilleur résultat.

Tels sont mes blâmes envers les croyances inculquées et qui corrompent l’esprit des gens simples. Il t’incombe de me jeter la pierre et de m’apporter la contradiction, je n’en demande pas moins.